Ville médiévale, Verneuil sur Avre, Normandie
17 août 1424, la bataille oubliée

En pleine Guerre de Cent-Ans, le 21 octobre 1422, le roi de France Charles VI dit le fou meurt. Dès lors, le traité de Troyes qu'il a signé le 21 mai 1420 prend effet : Henri VI fils du rois d'Angleterre Henri V et de Catherine de France est proclamé roi de France et d'Angleterre. Le jeune dauphin de France, le futur Charles VII est déclaré illégitime et inapte à régner, il est déshérité.

De plus la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons amène à l'Angleterre la force inespérée de la Bourgogne pour définitivement conquérir ce qui reste de la France libre.

La moitié nord de la France est désormais aux mains des Anglo-Bourguignons, le dauphin se voit forcer de se réfugier à Bourges. Dès lors, et en vertu de l'indémodable : « les ennemis de nos ennemis sont nos amis », le dauphin fait appel aux Ecossais qui arrivent en masse à partir de l'an 1420 au royaume de Bourges.

LA CAMPAGNE DE VERNEUIL, ÉTÉ 1424

Le 26 Septembre 1423 les Anglais se font battre à la bataille de la Gravelle. Un tel événement eut pour effet de déclencher la campagne de Verneuil, autant que l'arrivée d'un corps important d'Ecossais fraîchement débarqués à la Rochelle.

Coté français, il fallait en effet exploiter cette victoire par une autre encore plus décisive. En outre, la présence d'une armée écossaise aussi importante était considérée comme une menace.

L'irruption d'autant d'hommes rudes et sauvages dans la douceur angevine n'était pas sans poser des problèmes de voisinage. Très tôt en effet les Ecossais avaient fait l'acquisition (à tort ou à raison ?) d'une sérieuse réputation d'ivrognes.

Du coté anglais également, il était important de marquer un coup d'arrêt à cette menace, la première d'une telle importance.

L'état-major de l'armée du dauphin s'avisa alors de prendre l'importante et symbolique ville de Verneuil. Cette ville frontière placée entre la Normandie occupée et le royaume de Bourges possédait une position stratégique équivalente à celle d'Orléans 20 ans plus tard.

LA PRISE DE VERNEUIL PAR LA RUSE, 16 AOÛT 1424

De par son importance et sa richesse, la ville possédait un système très solide de fortifications mis en oeuvre un siècle et demi plus tôt par Philippe Auguste pour protéger la Normandie récemment conquise sur le roi Jean sans terre.

La prendre d'assaut se serait donc traduit par des pertes très lourdes malgré la faiblesse de la garnison anglaise (peut-être 200 archers).

Les Français eurent alors l'idée de prendre la ville par la ruse en déguisant des archers écossais en archers anglais. La chose était facile car ils parlaient la même langue et étaient équipés pareillement. Il suffisait donc de changer la croix blanche par la croix rouge de Saint-Georges.

Quand ils furent prés de Verneuil au Perche, si firent une grande trahison car ils prirent foison de leurs soudoyers écossais qui savaient parler le langage d'Angleterre et leur lièrent les mains et les mires aux queues des chevaux et les touillères de sang en manière de plaies, en mains, en bras et en visage, et ainsi les menèrent devant Verneuil criant et brayant à haut cris en langage d'anglais : mal vîmes cette douloureuse journée, quand nous cessera cette douleur, quand les anglais qui dedans la ville étaient virent la douleur contrefaite, si furent moult ébahis s'ils s'accordèrent qu'ils se rendraient, leurs vies sauve ; ainsi leur fut accordé.

Rendu furieux par la prise de Verneuil, en l'occurrence la « clé de la Normandie », le Duc de Bedfort qui assure la Régence d'Angleterre pour son neveu Henri à peine âgé de 2 ans, marcha directement sur la ville pour la reprendre.

Bedfort établit son camp dans le village de Pizieux à quatre kilomètres au nord-est de la ville. Le lieu était excellent car protégé par une déclivité et un bois (toujours présents dans le paysage : val du Boulay et bois des Entes). Bedfort n'avait pas à redouter une attaque surprise des armagnacs.

Se produisit alors la constante des batailles médiévales de l'époque, un ballet de troupes d'éclaireurs en armures « allégées » et montés sur des coursiers rapides, puis un échange de hérauts afin de parlementer et d'offrir la bataille comme dans un champs clos, avec Dieu en personne comme arbitre.

Les 18 000 Franco-écossais étaient en partie enfermés dans la ville et ils prenaient des risques à attendre un siège qui aurait impliqué de façon automatique la famine dans les jours suivants. C'est non sans une certaine appréhension (non partagée du coté écossais) que le conseil de guerre décida d'accepter la bataille au pied des remparts, dans la vaste plaine s'étendant au nord de la ville. Lors des préliminaires « diplomatiques » de la bataille, les Ecossais firent savoir aux Anglais qu'ils n'attendaient et ne feraient aucun quartier. Cela explique le caractère meurtrier de la bataille qui s'ensuivit.

Les effectifs en présence, soit 32 000 hommes, sont considérables pour l'époque. Du côté Français on compte près de 18 000 hommes dont 6 000 à 7 000 écossais, 8 000 chevaliers et hommes d'armes français, et 3 000 mercenaires lombards et espagnols. Les Anglais quant à eux disposent de 14 000 hommes parmi lesquels peut-être 2 000 à 3 000 Français.

Le plan des Anglais est classique : un centre d'hommes d'armes entouré de deux ailes d'archers, le tout dans une position défensive.

Du côté français, l'armée comprend un centre d'infanterie entourée de deux ailes de cavalerie qui doivent encercler les Anglais et surtout prendre les archers à revers.

Au matin du 17 Août 1424 les armées se rangent en ordre de bataille dans la plaine Saint-Denis, au nord-est de Verneuil. Ainsi les Franco-écossais débouchent par les trois ou quatre portes septentrionales de la ville, et les Anglais par la route de Pizieux au sortir du bois des Entes. Masser autant de troupe prend près de trois heures et demande une partie de la matinée.

A la lisière du bois des Entes est placé le bagage constitué du parc de cavalerie et des biens les plus précieux. Deux à trois cents mètres en avant se place le gros de l'armée anglaise déployée sur un front de 1800 mètres (le double de celui d'Azincourt). Au centre, Bedford avec 2000 hommes d'armes. De part et d'autre, deux ailes de 6000 archers disposés sur 6 rangs et portant chacun un « peuchon » ou pieu de bois durci au feu de 2 mètres qui sera planté en herse comme défense anti-cavalerie. La cavalerie assurant la couverture de ces ailes et donnant la chasse aux fuyards et aux déserteurs.

Face à ce dispositif, les Français sont adossés aux remparts de Verneuil, à peu prés au niveau de l'actuelle voie ferrée. A droite les Ecossais commandés par le connétable de France, John Stuart, couvert par un flanc de 2 à 3000 cavaliers Lombardo-Espagnols. L'aile gauche française est pour partie constituée d'armures de fer à pied et à cheval, soit peut-être 4000 hommes de chaque.

Se produit alors le scénario d'Azincourt. Les Franco-Ecossais, conscients du risque d'affronter une armée anglaise en rase campagne (cela causant « moult effrois ») hésitent durant quatre longues heures à bouger et restent statiques sous un soleil d'Août qui devient de plus en plus insoutenable pour un homme en armure.

LE DÉCLENCHEMENT DE LA BATAILLE : 16H00

Pour provoquer l'ost armagnac, l'armée anglaise décide d'avancer de 300 ou 400 mètres à portée de tir jusqu'au gibet de la ville, signe prémonitoire pour ce qui va se passer. Plus d'un homme sur trois ne verra pas le jour suivant et tous prient Saint Georges en embrassant symboliquement une poignée de la terre où ils retourneront.

Immédiatement en réaction de cette avancée, la gauche française composée en forte partie de cavalerie fond sur une archerie anglaise désorganisée et surtout vulnérable car elle n'a pas le temps d'enfoncer en terre sa protection de pieux lui permettant de résister à une telle attaque. Pire encore, les flèches sont toujours conditionnées en faisceaux de douze et non pas méthodiquement plantées en terre afin de permettre un tir rapide. Une partie de l'aile droite anglaise est balayée et se met à fuir, chose que de mémoire de chevalier on n'avait vu.

Arrive alors une ridicule querelle de commandement entre le duc d'Alençon et le baron de Coulonge. Ce désaccord a pour conséquence la défection d'une partie de la cavalerie. Coulonge et ses hommes quittent le champs de bataille.

Au même moment sur la droite se produit le plus formidable duel d'archerie de l'histoire, qui voit s'affronter 12 000 archers en parties égales. A raison de huit douzaine de flèches par homme, on peut estimer que dans les trois quarts d'heure que dura cet affrontement, pas moins d'un million de projectiles furent échangés.

Avec quelques dizaines de minutes de retard en raison de sa lourdeur, le centre français prend contact avec le centre anglais. « A l'assablez, y eut grand noise et grande huée, avecque bruit tumultueux des trompettes et clarons, les ung criaient « Saint-Denis » et les autres « Saint Georges », si estoi la huéetant horrible qu'il n'estoit tant homme, tant feust hardy ou asseuré, quy ne doubtat la mort. Ils commencèrent a fraper de hace et pousser de lances puis misre au mains auz éspées dont ils s'entredonnèrent de grans copz et mortels horions »

Comme à Azincourt, l'aile droite (composée des Lombards et des Espagnols) contourne prudemment le duel d'archerie, et attaque au galop le parc à bagage anglais situé 600 mètres plus loin.

La cavalerie anglaise supposée escorter les bagages, au lieu de secourir les valets, se met à contre-attaquer l'aile gauche française triomphante suite à leur précédente charge.

LA DÉCISION SE FAIT : 16H30

Sur l'aile droite, après avoir chargé avec succès le parc à bagage anglais, les Lombards massacrèrent les valets, pillèrent les bagages et fuirent en direction de Nonancourt sans coup férir.

Au bout d'une demi-heure, ne voyant pas les Lombards venir, les Français voient le combat tourner à leur désavantage.

Se produisit alors la retraite précipitée de la cavalerie armagnac déjà affaiblie par le retrait de la bataille du baron de Coulonge et de ses hommes. Ces derniers assistant tranquillement à la suite de la bataille sur une hauteur à l'écart de l'action.

Une cohue indescriptible se forme alors aux portes de la ville et beaucoup d'hommes d'armes se noient dans les douves, entrainés par le poids de leurs armures.

Le duel d'archerie entre Ecossais et Anglais se poursuit. Nombre d'archers sont blessés, épuisés par la longueur du combat, le cumul des efforts du tir au long bow est éprouvant. Ils sont à présent environnés de véritables champs de flèches plantées dans le sol.

Au centre, les combats entre piétons se poursuivent au niveau du gibet.

LE DÉBUT DE LA FIN : 16H45

Une fois le sort des Français réglé, ce qui reste de l'aile droite anglaise fait demi tour et se précipite sur les arrières des Ecossais qui sont en train de tirer leurs dernières flèches.

En face des Ecossais, ce qui reste des archers de l'aile gauche anglaise, décimés par les traits ennemis, jettent leurs long bows à terre et saisissent leurs épées, maillets et haches. Sortant de la protection de pieux, ils chargent droit devant eux.

Le centre français submergé, commence à plier sous le coup de piques anglaises, et c'est d'autant plus d'hommes qui viendront se joindre à l'effort contre les Ecossais.

Ils sont à présent entièrement encerclés, et comme cela avait été dit, aucun quartier n'est fait. Les Ecossais seront massacrés jusqu'au dernier, parmi eux le connétable de France et commandant écossais John Stuart.

Vers les 18h30, tout est fini. Le Duc de Bedford peut rendre grâce à Saint Georges de lui avoir accordé la victoire.

La bataille de Verneuil fut effroyablement meurtrière, elle fit en effet plus de victimes que le cumul de Crecy (4000 morts), Poitiers (3000 morts) et Azincourt (6000 morts). La raison provient de ce qu'elle fut bien mieux menée sur un plan tactique avec de l'archerie de chaque coté. Et aussi du fait que les Ecossais se battirent en désespérés, jusqu'au dernier, en causant comme il se doit de lourdes pertes aux anglais.

Le sang des morts étendu sur terre et des navrés couroit par grans ruisseaulz parmi les champs. Cette bataille dura les trois parts d'une heure, moult terrible et ensanglatée et estoit lors en mémore d'homme d'avoir vu si puissante parties par tel espace egalement combattre sans pouvoir parchevoir à qui en tourneroit la perte ou victoire.